Aujourd’hui…
Un dimanche plein de soleil, un ciel bleu merveilleux… je m’installe à la terrasse de mon café préféré au bord de l’eau.
J’ouvre mon carnet et commence mon écriture… je me sens divinement bien…
Je me lève pour marcher jusqu’à la mer au bout de la ville.
Je repère cette brasserie-café en plein air qui offre une vue imprenable sur l’horizon. Une brise marine ébouriffe mes cheveux et enchante mes narines de cette odeur iodée que j’aime tant… la mer… Je déguste un autre café et je sens mon corps si expansé…
J’ai l’impression d’être dans une autre ville dans ma propre ville… c’est une sensation délicieuse !
Je voulais partir quelques jours et finalement j’ai plus l’élan de rester ici… juste profiter de la ville en mode « touriste » !
Je me lève pour rejoindre la jetée. Je m’installe sur le parapet à un endroit plus bas que les autres. Je m’adosse les jambes en tailleur, je sors mon carnet et je continue mon écriture… je respire l’instant de toutes les cellules de mon corps…
Je sens la présence d’un homme sur ma gauche. Il souhaite passer dans l’espace étroit entre mes jambes et la limite de l’autre côté de cette partie plus basse du parapet. Il fait passer son chien qui s’attarde à renifler tout ce qu’il peut renifler de moi.
« Ah tu as besoin de renifler le cuir du sac ! » dit-il à son chien. Agacée par cette truffe intrusive, je me serre en demandant à son maître de le faire passer. L’homme s’exécute puis il s’attarde avant de passer à son tour. Je m’impatiente et lui lance : « Allez-y ! Passez maintenant ! »
« Vous êtes pressée ou quoi ? On a tout le temps non ? »
Il est debout au dessus de moi, je suis toujours assise… Je le regarde « Je suis installée tranquillement, maintenant, je souhaite continuer mon écriture » Il répète d’un ton plus incisif : « On a tout le temps, non ?! »
Je suis plus explicite : « Passez maintenant, je suis installée à ma place et… »
Il me coupe - le ton est sec : « Ah c’est VOTRE place ICI ? »
Je n’ai pas le temps de répondre qu’un jeune homme l’interpelle : « Monsieur, vous n’avez pas à lui parler ainsi ! Elle est installée tranquillement et vous venez la déranger. Un peu de respect. On ne parle pas ainsi à une femme. »
L’homme au chien le regarde : « De quoi je me mêle ! ».
Le jeune homme soutient son regard et répète calmement ce qu’il vient de lui dire. Il rajoute « Il y a plein d’autres endroits pour passer. »
L’homme au chien répète menaçant : « De quoi je me mêle ! »
Il finit par passer son regard rivé sur le jeune homme qui ne cille pas.
Enfin, l’homme au chien finit par s’éloigner… Je remercie chaleureusement le jeune homme pour son aide. « C’est normal Madame, il n’a pas à parler ainsi, vous étiez tranquille et il vient vous déranger. »
Je reprends mon écriture. Il reste adossé au parapet.
À peine quelques minutes s’écoulent quand j’entends une voiture qui s’arrête à ma hauteur… Je m’exclame intérieurement « Encore ?! ». Un barbu jaillit du véhicule et me lance un ferme « Bonjour Madame ! », je hoche la tête… Je vois qu’il s’approche du jeune homme rejoint par 3 autres hommes qui sont sortis de la voiture également. Je regarde sans regarder la scène… je la « photographie » dans l’écriture de ce qui vient de se passer et ce qui est en train de se passer…
La situation est si improbable : ce jeune homme qui vient de m’aider est en train de se faire interpeller sous mes yeux dans une fouille au corps… voiture banalisée… la police.
Peut-être… est-il recherché ? Peut-être sont-ils en traque ? Peut-être est-il une cible identifiée ?...
Quelque chose m’intrigue… tourne en silence…
La voiture repart avec ses passagers…
Je regarde le jeune homme et lui demande ce qui s’est passé. Il me dit qu’ils l’ont fouillé et ont trouvé dans son paquet de cigarettes du cannabis. Il a dû payer une contravention.
Je le regarde désolée… Il me sourit et me dit simplement : « Il fait beau, j’étais tranquille, je venais attendre mon bus ici - il passe dans une demi-heure seulement. Je vois ce monsieur mal vous parler et là je me fais fouiller par la police. Mais ok… j’accepte. »
Il me demande : « Vous écrivez un livre ? »
« Non, j’écris juste comme un journal… ce que je vis, l’instant... c’est comme une méditation… ou regarder un coucher de soleil…»
« Oh, je suis admiratif. » Il continue : « Vous venez d’où ? »
« D’ici, j’habite ici. Cela va faire un peu plus de 20 ans maintenant.»
« Moi je suis né ici. J’ai vraiment cru que vous étiez une touriste, vous en avez vraiment l’air ! »
Je ris : « Oui, c’est souvent ainsi que les gens d’ici me voient ! »
Il enchaîne curieux : « Vous faites quoi ? »
« J’enseigne le tai chi, les arts martiaux. »
Je vois son regard pétiller : « Oh ! J’ai grandi avec les films de Jet Li ! »
Je lui rends son regard : « Et moi, avec ceux de Bruce Lee !!! »
Je lui demande : « Vous êtes de quelle origine ?»
« Marocain. »
« Oh le Maroc… je suis partie au Maroc et j’ai adoré les gens de ce pays… une grande famille… des gens toujours là prêts à aider. »
« Cela me fait plaisir ce que vous dites…» Il regarde l’heure : « Je dois aller prendre mon bus. Merci Madame ! »
« C’est moi qui vous remercie. »
Je reste encore un peu sur le parapet… une famille, cette fois, décide de passer là où je suis assise. L’enfant hésite… « Vas-y tu peux passer ! » le rassure sa mère. L’enfant passe suivi de ses parents. Ils passent sans un mot… Je les regarde passer sans un mot…
Je profite encore un peu de cet endroit pas plus large que deux personnes assises côte à côte collées serrées… cet endroit légèrement plus bas où l’on peut s’asseoir pour regarder la mer, cet endroit où « passer par dessus le parapet » est plus facile…
Je me lève pour rentrer à la maison.
Le ciel est bleu, bleu, bleu… je me sens chiffonnée…
Une fois à la maison, je ne me sens pas bien… je repense à ce qui s’est passé ce matin sur ce parapet… mon malaise s’accentue… je ne comprends pas mais je ressens dans mon corps… ce malaise qui tourne…
Après avoir mangé, je m’assois sur le balcon… je regarde le ciel… des larmes jaillissent de mes yeux…
Je reconnais cette vieille blessure…
… des larmes chaudes coulent de mes yeux …
Un homme au chien
Des policiers
Une famille
Un enfant qui hésite
Un jeune homme marocain
Une femme asiatique
… il y a des silences qui tuent… et cette écriture, c’est pour ne pas taire…
Car taire renforce le droit implicite d’exister de certains au détriment des autres sans avoir à s’en excuser.


