9h11 - Sète, café Le Classic
Il fait beau sur la terrasse du café , j’ai pris le temps de savourer mon croissant et ma petite noisette, une inspiration et me voilà la plume à la main en train de dérouler.
Le soleil vient d’apparaître au-dessus de cet horizon urbain. Ses rayons viennent réchauffer le haut de ma tête, iriser le noir de mes cheveux des couleurs de l’arc-en-ciel.
Deux taches blanches se détachent dans le ciel gris bleu… deux goélands. Je me souviens avoir entendu les goélands alors que je cuisinais un midi de cette semaine et je me suis rappelée que j’habitais à la mer… à la mer Méditerranée. Il y a des sons si familiers qu’on ne les entend plus. Et j’ai ré-entendu les goélands… le chant des bords de mer… cela m’a fait sourire. Oui j’habite à la mer, j’adore la mer depuis que je suis petite, même si mon premier souvenir était plutôt triste : j’ai vu mon bateau en plastique emporté par les vagues, impuissante dans les bras de ma maman qui me disait quelque chose comme accepter qu’il parte… qu’il était perdu… Je me souviens avoir léché mes lèvres et senti le goût salé de l’eau.
Ces souvenirs de la plage, cette plage sauvage où je me suis échouée il y a deux ans après mon périple dans les gorges de la Dordogne.
Je me souviens… le poulet rôti, les pêches juteuses avec du sel, la douceur réconfortante de ma maman… Et un jour c’est moi qui l’ai conduite dans la Ford Escort… je venais d’avoir mon permis. J’imagine qu’elle était cramponnée au siège. Pourtant, elle m’a fait confiance, elle m’a laissée faire mon expérience et je la remercie de ne pas m’avoir dit « fais comme si fais comme ça ». Elle a été ce passager silencieux, bienveillant, présent. Elle m’a aussi laissée écouter les musiques que j’aimais sur le radio-cassette de la voiture, et je sais que ce n’est pas forcément la musique qu’elle aurait aimé écouter. Je me souviens lorsque nous sommes allées en Andorre… J’étais au volant. Une fois arrivées, j’ai craqué pour des cassettes qu’elle m’a offertes dont une de Supertramp « Breakfast in America »… je l’ai écoutée pendant tout le trajet retour… toujours au volant… sans GPS… Je me demande comment nous faisions sans… alors que je sais pourtant toujours faire sans… la bonne vieille carte routière… j’adore les cartes !
Ma chère Maman, quand je pense à toi, mon cœur s’étreint… Mes yeux se mouillent à l’évocation de nos souvenirs… La vie est trop courte pour ne pas embrasser les personnes qui nous touchent… que nous aimons… oui… amour transitif… oui aussi… amour intransitif… cette porosité si particulière qui se manifeste lorsque l’on pense à elles…
C’est étrange comme le départ des personnes que l’on aime nous amène quelque part à les reconnaître entièrement… C’est ce que je ressens tout particulièrement avec ma Maman.
Je vois mon reflet dans le bleu des verres de mes lunettes de soleil… « jolie et sauvage » - je souris - ce ne sont pas des cheveux c’est une tignasse ébouriffée par le vent et les plis de la nuit que les multiples passages de ma brosse ne sont pas arrivés à défaire…. je pense à la tignasse de Tina Turner… je ris tellement !
Ma cartouche est presque vide. Il faudrait que je regarde combien de kilomètres-pages d’écriture, je peux dérouler avec une seule cartouche… un plein. Ecrire, c’est vraiment comme un roadtrip pour moi : un véhicule, la plume; le carburant, l’encre; le conducteur et le passager, moi !
Tous ces carnets noircis, tous ces voyages intérieurs à suivre le mouvement de mes pensées, de mes ressentis, au fil des jours qui passent, au fil de ma vie qui se déroule… Un seul geste dont je ne me lasse pas : à sentir, à regarder, à tracer des mots comme des traits de dessin, comme autant de couleurs et de nuances d’une rencontre avec ce qui est là dans l’instant.
Je pense à Pierre et Nicole et à ce qu’ils partageaient de leur rapport à l’écriture : une tension entre quoi écrire et comment l’écrire. En contraste, cela me donne à voir mon écriture… ce qu’il y a dans ce geste… RIEN… rien d’autre que ce qui se présente là, dégouline sur le papier en mots comme les notes d’une mélodie, avec des rythmes, des pauses, des soupirs, des silences… une mélodie de l’instant…
10h37 Sète, Café le Flore…
Et voilà, équipée du dessert de midi chez Thierry et Bernadette, une tarte aux abricots que je viens d’acheter chez Soro, je me suis installée sur la terrasse du Flore à une table perdue au milieu des autres… idéalement exposée pour un samedi de mi-octobre… plein soleil !
La terrasse du café se remplit… une partie est à l’ombre… l’autre au soleil. Les gens se posent comme des mouches là où leur corps leur dit. J’aime l’ambiance des cafés… Chaque jour son ambiance et le samedi matin, il y a cette ambiance particulière du début du week end. On prend le temps de se retrouver en famille, en couple, entre amis, seul.e… C’est « chill » ! L’anglais est efficace… un seul mot qui embrasse toute une ambiance. C’est comme ce mot « ENJOY » : en joie… dans la joie… il y a un mouvement, une vibration dans ce mot que je ne ressens pas dans sa traduction française « PROFITE »… plat !
Au loin, j’entends le porte-voix de Bancs Publics… j’avais oublié… la grogne du samedi matin… Cela doit vraiment être fatiguant d’être toujours en colère. Je pense qu’il y a une déconnexion réelle du corps pour, semaine après semaine, entretenir cette grogne qui ne semble jamais faiblir. Car si on sentait vraiment comment le corps s’épuise à être tendu, contracté… on arrêterait, je pense, d’entretenir la colère… il ne s’agit pas de ne plus être en colère mais de la transformer plutôt que de l’envenimer.
Je me souviens de mes colères… celles que j’alimentais… celles qui me débordaient… qui me galvanisaient… elles me faisaient peur parfois… et surtout, il y avait quelque chose qui brûlait à l’intérieur de moi et me consumait.
À la table voisine, une famille de trois (père, mère, ado)… chacun sur son écran… peut-être une façon de se retrouver soi… ou de se déconnecter du trio pour échapper à cet ici et maintenant pour un autre plus virtuel.
Sur une autre table, une dame qui écrit avec un bic 4 couleurs. Je me souviens du jour où j’ai vu ce bic apparaître dans mon monde d’écolière : je l’ai trouvé révolutionnaire ! Il était plus cher que 4 stylos BIC séparés… j’ai attendu quelques temps avant de pouvoir bénéficier de cette merveille… je souris… et je revois encore ma Maman… la rentrée des classes… parcourir les rayons du supermarché pour cocher toutes les fournitures à acheter… nous faire plaisir tout en rentrant dans un budget serré… l’odeur de la rentrée… pour moi, une odeur de plastique neuf… et de ce joli cartable jaune avec des bretelles blanches et des catadioptres partout… sécurité et surtout effet bluffant la nuit ! Je ris d’avoir choisi CE cartable !!!
Il y a peu de gens aujourd’hui qui écrivent à la main. Je découvre que la dame écrit sur un carnet et non une carte postale… Je pensais qu’il m’était doux d’écrire des cartes postales… une pensée adressée à quelqu’un… une pensée légère et située depuis l’endroit où on écrit. Je pense aussi au plaisir que j’avais de recevoir des lettres, des cartes postales… Ce n’est pas tout à fait pareil que de recevoir un mail, un message, une note vocale même si avec la note vocale il y a la vibration de la voix… quelque chose de très organique comme si la personne était là à côté de soi.
Pourtant une carte postale ou une lettre ont une saveur particulière… peut-être ce processus qui commence par une pensée pour quelqu’un qui se poursuit dans le choix du papier à lettre ou de la carte postale, l’enveloppe, le timbre, le moment et les mots… et finit par l’envoi avec le nom de la personne et son adresse quelque part sur la Terre…
11h25… la terrasse baignée de soleil est maintenant noire de monde. Café pour les uns et déjà l’apéro pour les autres. Je vais tranquillement rentrer à la maison et me préparer pour aller chez Thierry et Bernadette. Je pense y aller en vélo… petite logistique à tester pour installer la tarte sur le vélo. Je suis contente de ce déjeuner improvisé… un intermède amical en ce début de week end… Cette fois, je ne vais pas me mettre « minable » en avalant trop d’amuse-gueules apéritifs… des tue-ventre dont je mets plusieurs jours à me remettre !!!


