
9h16 - Sète, café le Classic
… Le soleil apparaît derrière les immeubles. Ses rayons viennent inonder mon visage et les pages de mon carnet. L’ombre de ma plume apparaît. J’adore ce moment. Quelque chose de magique dans cette ombre portée qui semble mue par elle-même. Oui, bien sûr, c’est bien moi qui crée ce mouvement, mais le regarder à travers son ombre, il y a quelque chose de magique.
À une table, un couple lit le journal chacun le sien, l’actualité. Je me sens libre de ne pas être encapsulée dans ce monde où l’on décrit et forge une réalité anxiogène, une réalité de la peur. Je ne nie pas les faits, mais je remarque que la façon dont ils sont présentés crée et dans l’imaginaire collectif et dans les comportements : l’agitation, la peur, un rétrécissement du regard et de la part de ceux qui gouvernent et/ou ont le pouvoir, des discours et des politiques de contrôle au nom de la sécurité, de la protection. Angles morts des deux côtés, le fameux triangle dramatique de Karpman : victime, sauveur, bourreau… répété en boucle et en boucle… Certaines presses l’alimentent et ceux qui la lisent ou la regardent se laissent enfermer dans une vision modelée. Paresse ? À écouter les gens, je me dis souvent qu’ils aiment se faire peur…. Peut-être est-ce une façon de se sentir vivant, une étrangeté peut-être pas si étrange : c’est quand on frôle la mort, qu’on flirte avec elle que l’instinct de Vie apparaît plus fort, peut-être quelque chose comme ça. Pour ma part, je me sens plutôt aspirée dans une spirale infernale qui contracte mon ventre, éteint ma vie… c’est vertigineux… vénéneux… c’est pas trop mon truc de me faire peur et je crois que cela ne l’a jamais été !
9h48… déjà… je ne vois pas le temps passer quand j’écris. Rien de planifié, pas de rendez-vous, juste le temps qui s’égraine au rythme de mes pensées qui s’écoulent sur le papier. Les rayons du soleil me dardent de leur chaleur plus intense maintenant… Je me sens réchauffée comme un coq en pâte. La terrasse est maintenant pleine…
17h30 - Sète, café de la Place
… Le soleil décline et devient moins brûlant… l’ombre gagne du terrain sur la place… comme une marée qui monte et qui va bientôt tout recouvrir…
Une jeune femme avec une poussette. Elle porte comme une « jilbab » - son visage n’est pas couvert. Elle est « terne » : un visage neutre, lisse.
Je me demande quelle est la part d’objectivité et de subjectivité de mon regard… mes filtres, mes angles morts. Peut-être est-elle heureuse, peut-être que son visage s’illumine comme le mien, quand je reconnais quelqu’un dans la rue ou que je pense à quelque chose de drôle, de doux. Peut-être que sa façon de s’habiller me fait voir un visage qui, somme toute, n’a rien commis d’autre que d’être habillé de cette tenue que portent certaines femmes musulmanes. Le symbole derrière cette tenue, ce que cela signifie, c’est sans doute cela qui me heurte. Si cela me heurte, cela ne heurte que moi, pas elle… en tout cas, je l’espère. Et cela ne m’appartient pas… Tout EST dans mon regard sur les choses… les choses signifient à travers mes propres filtres… ce qu’elles signifient appartient à moi et moi seule… et ce que j’ai envie de voir…
L’ombre continue à gagner du terrain sur la place, une marée qui va bientôt me submerger. Là où je suis installée, il y a beaucoup d’enfants qui tournent autour, ballon, vélos, trottinettes, courses. Les terrasses du Flore et du Colisée plus loin sont épargnées de cette agitation infantile. Toutefois, les tables autour de moi jouent un rôle de rempart qui me protège d’une invasion de ces « petites choses » qui hurlent et courent dans tous les sens. Savent-elles jouer « calmement »… sans HURLER ?
La jeune musulmane repasse devant moi. Elle est au téléphone et elle sourit. Une dame plus âgée pousse cette fois la poussette. Elle porte un jean et un pull… Quel est leur lien de parenté ? Mère/fille, belle-mère/belle-fille ? Y a-t-il un âge, une tranche d’âges pour porter la tenue et après un certain âge où les femmes n’ont plus besoin de la porter ? Mère-fille, si c’est cela, comment le « jean-pull » de la mère a-t-il vu débarqué le «jilbab» de sa fille… à les voir marcher ensemble… je me dis que s’il y a eu des heurts… chocs des cultures… peut-être que la maman a choisi de rester en contact avec sa fille, d’accepter son choix et pas couper.
Pour moi qui suis née et ai grandi dans une France émancipée, c’est difficile à comprendre, à accepter ce que je vois comme un encapsulement de la Femme et qui ne se résume pas à la seule tenue. Mais que sais-je vraiment… des témoignages de femmes occidentales qui ont choisi de se convertir par amour et qui témoignent une fois l’amour éteint ou que le quotidien les rattrape… et aussi des reportages… des documentaires… occidentaux…
L’important, c’est de pouvoir choisir. Mais pour choisir, encore faut-il avoir conscience que l’on a le choix. Et je crois que c’est cela la plus grande misère du Monde : croire que l’on n’a pas le choix entre la peur ou l’amour… vivre ou mourir de trouille. Peut-être est-ce cela aussi l’apprentissage de la vie, reconnaître et dépasser ses peurs.
La vie n’est pas chienne, c’est nous-mêmes qui le sommes vis-à-vis d’elle. Je souris…
Je pense à ce que je ressens quand le vent ébouriffe mes cheveux… à la caresse du soleil sur ma peau… à la douceur de l’eau qui glisse sans entrave sur mon corps quand je nage dans la mer… le bonheur simple de ressentir la texture de l’instant à travers et par ce corps…
Ça y est, l’ombre a submergé ma table, m’engloutit dans une pénombre réconfortante après une bonne heure de chauffe au soleil. Je viens de commander une seconde noisette. Envie de profiter maintenant de cette marée rafraîchissante….
Je publie plus rarement sur mon blog… Moins inspirée ? Moins envie de partager ? J’ai l’impression que je ne sais plus trop quoi partager et en même temps je voudrais partager tellement de choses… mais c’est comme si, dès que je veux… tout m’échappe… je ne sais plus… et je ne sais que revenir dans cet instant où il y a rien avant que ma plume se pose sur le papier… rien d’autre que ce qui est là à porter de mes sens… rencontrer ce qui est là… avec ma plume comme un peintre le ferait avec son pinceau.

