J’étais en train de discuter avec un ami de l’intelligence artificielle. Il exprime cette inquiétude que les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus écrire, que leur vocabulaire se réduit, qu’ils lisent moins… il ressent un certain pessimisme face à ce monde où la jeunesse passe beaucoup de temps derrière les écrans, ne sait plus penser par elle-même.
Je me souviens que lorsque j’étais ado, j’entendais les adultes dire de ma génération que nous ne savions également plus écrire ni penser par nous-mêmes…
En partageant cela avec cet ami - un de mes anciens stagiaires, 27 ans nous séparent - j’ai vraiment l’impression que pour chaque génération, la génération qui vient, perd des capacités des précédentes…. Et cela génère comme une boucle générationnelle d’une forme de fatalisme sur un monde qui part à la dérive… L’avenir… le leur… celui de la société… celui du monde…. celui de la terre… est obscur, vu par les générations précédentes.
Je suis aujourd’hui de cette génération qui porte ce regard sur les générations suivantes… et quand je repense à ce que disait la génération de mes parents sur nous, je ne me vois pas moins bien penser, écrire ou faire… Je vois simplement qu’il y a des choses que j’ai plus développées et d’autres moins pour, j’imagine, m’adapter à ce que je vis, à un monde qui est toujours en train de bouger… changer… C’est vrai aujourd’hui, ça le sera toujours demain comme ça l’a été hier.
Chaque génération développe, apprend des capacités qui lui sont utiles et utilisent moins voire abandonnent celles qui ne sont plus adaptées.
Parmi ces capacités, il y a penser… Je crois qu’il est intéressant aussi de voir qu’il n’y a pas qu’une seule façon de penser. Si la pensée linéaire - aller d’un point A à un point B - est sans doute la pensée la plus apprise à l’école et de fait la pensée dominante dans la société, ce n’est pas la seule façon de penser. La façon dont nous pensons au quotidien est sans doute complexe dans le sens qu’elle intrique différentes formes de pensées : linéaire mais aussi associative, analytique, spiralée… car comment répondre de façon adaptée à la complexité d’une situation avec une seule forme de pensée…
Par exemple, comment explorer des champs de possibles en pensant de façon linéaire : aller d’un point A à un point B. La pensée linéaire est une pensée utile pour planifier, organiser… et dérouler un raisonnement pour justifier, augmenter, convaincre.
C’est aussi intéressant d’observer, que cette pensée dominante induit aussi un certain type de comportements : avoir raison, convaincre… les débats, les conférences, les études, les articles, les projets sont construits sur cette pensée… Elle constate, déroule, argumente et conclut.
Ces comportements créent la réalité d’un monde qui est toujours en train d’argumenter, de (se) justifier, de montrer, de prouver, de démontrer… un monde qui pense résultats, objectifs, missions, stratégies, performances…
C’est le plan des rédactions, des dissertations : intro (accroche), thèse (pour), antithèse (contre), conclusion (fermeture ou ouverture) - d’après mes souvenirs ;)
Sur cette ligne bien tracée d’un point A à un point B, il y a peu de place à l’ouverture, l’exploration… Cette linéarité de la pensée induit aussi un rapport au temps du même ordre : linéaire... sortir de la ligne est une perte de temps….
Et cela s’étend à la vie qui est vue et vécue comme une succession de projets… Le projet dans ce système linéaire de pensées se définit comme avoir des objectifs. Il inclut planifier, organiser des actions pour arriver à ces objectifs.
Sans projet, un individu n’est plus reconnu dans ce système de pensée : il est vu comme perdu, sans but…
Faire autre chose que tracer une ligne claire d’un point A à un point B est souvent générateur de culpabilité… l’on se sent coupable de ne pas avoir d’objectifs, de ne pas être dans une action qui nous mène quelque part… et de fait ce temps linéaire qui s’écoule sans objectif n’est pas non plus reconnu… l’individu est perdu et il perd son temps…
Dès l’école, on doit apprendre à penser ainsi, la capacité d’un individu à maîtriser cette pensée est un critère d’intelligence. Bien sûr, c’est vrai… dans ce système là… mais absurde si on reconnaît la richesse, la complexité de la Vie… De ce point de vue, d’une part il n’y a probablement pas une seule façon de penser mais un polymorphisme de la pensée, d’autre part l’être humain n’a sans doute pas le monopole de la pensée !
Et si nous en doutons encore, reconnaissons qu’aujourd’hui, aussi “intelligents” que nous sommes, et parmi nous, les personnes les plus brillantes de ce monde, seuls ou ensemble, nul n’a encore réussi à empêcher des guerres… peut être parce que le système même de pensée… cette linéarité, de par sa nature même, compare, sépare, trie… divise. Ce n’est pas bien ou mal, c’est simplement que pour résoudre certains problèmes elle n’est tout simplement pas adaptée.
Aussi, peut-être que la question n’est pas tant que les nouvelles générations ne savent pas penser mais qu’elles pensent autrement… une et des façons de penser que nous ne reconnaissons pas car elles échappent à notre système de pensées.
Comme nous échappent cette intelligence et cette compréhension du monde de ces sociétés proches de la Nature. Elles sont le témoignage vivant que d’autres formes d’intelligence existent. Elles sont le témoin que l’écriture ou le nombre de mots de vocabulaire ne sont pas un critère d’intelligence ou d’une pensée riche ou pauvre. Ce sont des intelligences qui semblent s’être développées en lien avec la Nature… en lien avec toutes les formes de vie… des formes d’intelligence incarnées qui jouent sur d’autres registres : l’unité, la présence, le lien, la gratitude.
Il ne s’agit pas de brosser un portrait idyllique de ces sociétés ni de faire le procès des nôtres. Il s’agit juste de pointer un angle mort dans notre façon de penser et voir les générations qui nous suivent, voir le monde… dans d’autres possibles…
Cela remet ainsi l’intelligence artificielle en perspective. L’intelligence artificielle n’est qu’un fidèle miroir de ce système de pensée dominant de nos sociétés occidentales. Les algorithmes reproduisent la façon dont cette pensée analyse, argumente, construit… Elle ne sait pas sortir de cette linéarité même si elle sait reconnaître ce biais quand on pointe dessus sans pour autant arriver à le résoudre… C’est ce que j’ai pu observer dans les différentes interactions que j’ai pu avoir sur les différentes plateformes IA.
Aussi l’inquiétude que nous pouvons ressentir au regard de l’intelligence artificielle trouve un écho en ce que nous nous reconnaissons dans cette pensée linéaire prédominante dans nos sociétés.
Pour autant, ce n’est pas la seule façon de pensée et l’intelligence artificielle est peut être une invitation à en finir avec le monopole de la pensée linéaire, performatrice. Elle nous invite peut-être à reconnaitre et développer d’autres façons de penser… ouvrir notre regard à la complexité de la Vie… l’Intelligence du vivant dont nous sommes une expression comme chaque être vivant sur cette Terre... et parce qu’elle est vivante, elle ne pourra jamais être capturée par une machine ou quelque artifice que ce soit.


